Hommage aux writers disparus





« … je me rappelle, des premières heures du terrain vague de la Chapelle,
A l'époque les héros s'appelaient Actuel, Lucien, Dee Nasty, Tecol et Meo… » Supreme NTM, Tout n’est pas si facile,
Paris Sous Les Bombes, 1995



En juin 2014, on m’avait offert des places pour un concert de Bobby Womac à Paris. Un matin, j’ouvre le journal, et là j’apprends qu’il est décédé la nuit dernière. J’étais sur une plage, donc je l’ai pas trop mal pris, mais c’était quand même un petit choc. Je me souviens avoir pensé : “tu vas voir, ça va être comme ça maintenant ; tous ces artistes que tu aimes et respectes vont disparaître un à un. C’est sur leur contribution que repose le monde où nous vivons aujourd’hui”. Depuis ce moment, j’ai commencé à me préparer au jour où Keith Richards va mourir (probablement en tombant d’un cocotier, bourré, à 95 ans). En juillet on a perdu Meo (COP). Et là Aretha...





L’art est un pied de nez à la tombe, un passeport pour l’immortalité et un excellent moyen de tromper l’ennui d’être vivant… Les grands artistes et leurs œuvres traitent de la vie et de la mort sans arrêt : écoutez “Marcia Baïla” des Rita Mitsouko, ou “In The Deathcar” d’Iggy Pop, sur la BO d’Arizona Dream… Tout simplement car ces deux facettes de la réalité sont indissociables. "In the deathcar, we're alive" chante l'Iguane ("dans la vie, nous côtoyons la mort"). Je sais ce que vous pensez : "c'est quoi ce sujet ? On est en vacance, ou pire encore, de retour au turbin, et il vient nous parler de trucs morbides..." Sauf que, justement, non. Les artistes sont préparés au jour où ils vont disparaître, toute cette fièvre de création vient en réponse à l'angoisse “de base” des vivants.



Le 1er ou 2 novembre 1888, Vincent Van Gogh écrit à son ami Émile Bernard, au sujet de son nouveau colocataire Paul Gauguin : « […] nos discussions tendent à traiter le sujet terrible d’une association de peintres. ». Gauguin vient d’arriver à la “maison jaune”, à Arles, et on comprend d’après les lettres de Van Gogh que les 2 amis, dans leurs longues discussions arrosées d’absinthe, rêvent d’aborder un « continent nouveau » à la fois artistique et géographique (Gauguin vient des tropiques, et ils veulent y retourner fissa pour peindre des paysages exotiques). « Il me semble que nous-mêmes, poursuit-il, ne servons que d’intermédiaires. ».





La suite est connue ; au cours d’une dispute où Gauguin soutient qu’il faut peindre avec son imagination et Van Gogh, d’après la nature, le Hollandais sort un couteau avant de se trancher une oreille pour l’offrir à une prostituée. Cette période de cohabitation de 2 mois fut l’une des plus créatives de Van Gogh. Même si elle s’acheva dans la douleur, on peut lire dans ses lettre à son frère qu’il était habité par une foi infinie en sa mission et sa capacité à la mener à bien. Il n’a jamais revu Gauguin ni abordé ce continent nouveau dont il rêvait.



Van Gogh est le parfait exemple de l’artiste visionnaire, défricheur, qui entretient la flamme. Comme un skieur sur une pente vierge, il trace un chemin du passé vers l’avenir là où personne n’avait pensé (ou réussi) à aller avant lui. C’était un humaniste, qui cherchait à transformer le monde avec l’art, à échapper à la pesanteur des représentations convenues de la réalité de son temps. Il mourra jeune, moins de 2 ans plus tard, en laissant derrière lui des générations d'artistes reconnaissants et admiratifs.





Meo est arrivé en même temps que les 156, la première génération de writers américains débarqués à Paris (A-One et Joneone) à la fin des années 80, mais il est venu à la base pour visiter son père, Ron Carter, qui enregistrait la BO de “La Passion Béatrice” de Bertrand Tavernier. Grandi Upper West Side, il est arrivé au moment de l’explosion graffiti à Paris, et il contribua largement à faire découvrir le style new yorkais avant internet. Son “throw up”, un simple M tracé à la hâte, généralement un à l’avant et un à l’arrière du métro, fit sensation. Il ne connaissait personne en arrivant, à part ce bidasse croisé pendant son service militaire en Allemagne, avec qui il fera bientôt les 400 coups, et qui deviendra plus tard Joey Starr.



Un autre graffeur qui nous a quitté il y a un peu plus d’un an me vient à l’esprit : Saeio. À l’avant-garde d’un mouvement artistique, on trouve toujours un petit nombre de passionnés qui défrichent, s’influencent mutuellement, ils sont ceux qui tirent et qui poussent et qui emmènent une discipline artistique vers le futur, tout en maintenant son lien avec le passé. Saeio était de ceux-là. Il a porté le flambeau royalement, et imprimé une marque indélébile sur la ville qu’il aimait peindre, Paris. Rendons-lui hommage, ainsi qu’à tous les artistes aujourd’hui disparus qui nous ont amené jusqu’ici, en continuant d’apprécier leurs œuvres, et en portant pour les générations futures la tradition qu’ils nous ont légué.





À lire
Lettres de Vincent Van Gogh à Emile Bernard
Regarde ta jeunesse dans les yeux (Vincent Piolet, Dee Nasty), qui cite en exergue William Blake, “Le Mariage du ciel et de l’enfer” (1793) : « La culture trace des chemins droits, mais les chemins tortueux sans profit sont ceux-là même du génie. »

À regarder
Le clip de Suprême NTM, “Tout n’est pas si facile” (avec caméo de Meo ;-)

À écouter et à réécouter
Les Rita Mitsouko, “Marcia Baïla”
Iggy Pop et Goran Bregovicz, “In The Deathcar”

À suivre
www.instagram/saeio_cosmique/ (un compte hommage au writter)